Les limites du changement

Par | 7 mars 2010

Cet article est ma contribution au festival A la Croisée des Blogs du mois de Mars 2010, dont le thème s’intitule : “Est-il possible de vraiment changer?” et organisé par DocG du blog En pleine conscience.

Démosthène s'exerçant à la parole Grave question que celle qui nous est posée par DocG ce mois-ci à l’occasion de la Croisée des Blogs de mars : peut-on vraiment changer? Evidemment, sachant que je m’intéresse au développeur personnel, vous seriez étonnés que je réponde par la négative. Pourtant cette question mérite beaucoup plus qu’une simple réponse par oui ou par non.

Personnellement, je l’interprète comme une réflexion profonde sur les limites du changement. En d’autres termes : quels changements puis-je m’attendre à réaliser en entamant une démarche de développement personnel, et quels changements ne sont pas possibles ou tout simplement pas souhaitables?

Pour illustrer le pouvoir de changement qui est en chacun de nous, je vous propose de réfléchir tout d’abord à l’histoire de Démosthène, l’enfant bègue devenu l’un des plus grands orateurs grecs. Sachant que les grecs ont pour ainsi dire inventé la rhétorique, je vous laisse imaginer le mérite de cette performance…

L’exemple de Démosthène

Démosthène n’était clairement pas destiné à exercer un métier de la parole. Quintilien nous apprends qu’il souffre d’un défaut de prononciation l’empêchant d’articuler correctement le lambda et de le différencier du rho. En réalité, ses difficultés de langage sont multiples : il bégaie, zézaie, bafouille ; il a la respiration difficile, ce qui obscurcit le sens de ses paroles par le morcellement des phrases. Pour aggraver les choses, il n’a que sept ans lorsque son père décède de maladie, et cela laisse le champ libre à des tuteurs malhonnêtes qui vont spolier la fortune familiale.

Selon Plutarque, c’est à quinze ans que Démosthène a la révélation de la puissance de la parole, en entendant l’orateur Callistrate plaider, lors du procès relatif à Oropos.  Il est alors le témoin d’un retournement d’opinion qui transforme Callistrate en héros acclamé. Il envie sa gloire en voyant la foule l’escorter et le féliciter, mais il admire davantage encore le pouvoir des mots, constatant qu’ils peuvent tout dompter et dominer.

A l’époque, la fonction d’avocat n’existe pas, et les plaignants doivent plaider eux-même. Il est donc courant de recourir à un logographe composant l’argumentation qu’ils mémorisent pour être à même de la réciter au procès. Comme vous vous en doutez, ce métier est un tremplin de choix pour Démosthène, puisqu’il n’a pas besoin de parler. Il lui permet notamment de s’exercer jusqu’à exceller dans l’art de la rhétorique, se familiariser avec la vie économique, le droit, la politique et de se reconstituer quelques ressources financières. Tout ceci lui donne l’aisance nécessaire pour remporter un procès risqué contre le plus riche de ses tuteurs : Aphobos.

On sait qu’il travaille beaucoup, il a l’occasion de bénéficier des cours d’Isée, maître de l’éloquence judiciaire, et affectionne les réflexions sur l’histoire. Mais son premier contact avec le peuple est un désastre. Il se heurte au tumulte et s’attire des railleries par l’étrangeté de son langage… D’après Plutarque, il a «la voix faible, la langue embarrassée, le souffle court, ce qui empêche de comprendre le sens de ses paroles, travesties par une diction hachée. À la fin, il déserte l’Assemblée ».

Cependant, déterminé à surmonter coûte que coûte sa déficience, il travaille avec son ami Satyros, acteur comique, qui lui apprend l’art de la diction, de l’intonation, de l’accentuation, de l’action sur scène. On raconte qu’il descends chaque jour dans une salle souterraine, un gueuloir, afin de s’exercer à la déclamation. Pour corriger son bégaiement, ses confusions de consonnes, sa prononciation « confuse et vicieuse », il avoue plus tard à son ami Démétrios de Phalère avoir récité des tirades entières avec des petits cailloux dans la bouche. Soucieux de fortifier sa poitrine et de donner de la force à sa voix, il s’impose même de déclamer de longs morceaux en gravissant des côtes à la course.

Lorsqu’il excelle dans les procès privés et que sa réputation d’orateur n’est plus à faire, Démosthène se tourne naturellement vers la carrière politique. Or, son premier plaidoyer politique, prônant une plus stricte gestion des finances de l’État se révèle un remarquable succès. Malgré son âge, environ trente ans, sa méthode rigoureuse, sa connaissance des systèmes politiques et professionnels ne laissent rien au hasard. Son argumentation convainc le tribunal de rétablir les privilèges accordés au citoyen méritant, ce qui avait été aboli en l’année 356. C’est la première fois que, grâce à sa parole rééduquée, il arrive à infléchir le destin politique d’Athènes en faisant modifier une loi. Et il aura bien d’autres succès…

Les limites imaginaires

L’exemple de Démosthène nous montre à quel point nous pouvons repousser nos limites. Pourtant nous avons souvent tendance à nous décourager parce qu’elles nous paraissent infranchissables. Ca me rappelle cette petite citation que vous devez connaître : “mieux vaut développer un domaine où l’on est fort pour devenir excellent que développer un domaine où l’on est faible pour devenir médiocre”. Croyez-vous que Démosthène aurait persisté s’il avait eu cette mentalité? Evidemment non, ca l’aurait encouragé à abdiquer face à son handicap. Il se serait donc cantonné toute sa vie à un métier où il n’aurait pas eu trop besoin de parler. Et à la fin de sa vie, il en serait encore à rêver à ce grand orateur qu’il n’a jamais pu devenir.

S’améliorer dans un domaine où l’on est très mauvais requière souvent, il est vrai, une somme énorme de travail. On pourrait même dire que plus on veut un changement radical, plus on est obligé de trouver des solutions pénibles. Cela suppose de s’imposer une discipline stricte, beaucoup de douleur, des risques, des épreuves potentiellement traumatisantes. Et dans ce contexte, seule une passion authentique pour ce rêve que l’on désire est capable de nous motiver continuellement à affronter la souffrance.

D’un autre côté, remarquons que la souffrance n’est pas toujours nécessaire en premier lieu. Si l’on fait appel à la science, tout peut se régler d’un simple “coup de scalpel”. Par exemple, supposons que le handicap de Démosthène était dû à une déformation de la mâchoire. Une opération chirurgicale de la mâchoire aurait alors suffit à le faire parler normalement et à lui épargner toutes les humiliations et toutes les épreuves qu’il a endurées. Mais il est probable qu’il ait perdu par la même occasion cette super-motivation et cette dévotion envers la rhétorique. N’aurait-ce pas été en quelque sorte une application du proverbe : “un bien mal acquis ne profite jamais”?

En fait je dirais que dans l’absolu, il n’y a aucune limite au changement car on trouvera toujours une technologie pour résoudre tel ou tel défaut à plus ou moins brève échéance. Nous sommes déjà capables de jouer les apprentis-sorciers sur notre cerveau avec des traitements à l’hypnose, aux ondes cérébrales, aux neurotransmetteurs, voire à la musicothérapie. Alors pourquoi pas un jour envisager de modifier complètement un comportement avec une pilule anti-timidité, un filtre d’amour, d’humour ou de répartie?

Le problème, c’est que nous deviendrions des enfants trop gâtés : on deviendrait blasés et intolérants, voire méprisants envers ceux qui n’ont pas accès à ces pilules. Nous ne serions plus capables de nous extasier devant un vrai exploit comme un enfant assistant à son premier tour de magie. Là où je veux en venir, c’est que toutes ces barrières, ces handicaps qui nous empêchent d’avancer donnent un prix au changement que nous avons réalisé. Sans ce prix que nous donnons à nos exploits, nous ne pourrions certainement pas apprécier tout le chemin que nous avons accompli. Et à l’heure de notre mort, nous ne pourrions pas nous dire que nous avons pleinement vécu notre vie.

Entêtement et réalisme

Comme aujourd’hui tout ne se résout pas par la science, nous devons, avant de nous engager sur une voie, évaluer si elle vaut le coup d’être tentée. Certains changements, nous le savons, seront vains et inutiles. Par exemple je sais bien que je ne pourrai jamais devenir un dinosaure ou un chien [à moins de suivre ce petit guide 😉 ]. Cependant d’autres changements semblent accessibles à tous. Par exemple à peu près tout le monde pourra devenir boulanger ou cuisinier avec un peu d’éducation, de pratique et de persistance. Certes il y aura toujours les bons et les mauvais boulangers, mais personne n’aurait à l’idée qu’il est impossible d’apprendre à faire du pain.

Là où ça devient un peu plus compliqué, c’est pour des changements dont nous n’avons aucune idée s’ils peuvent être acquis ou non. Par exemple certaines personnes savent hausser un seul sourcil, d’autres non. Est-ce une capacité qu’on pourrait acquérir avec un peu d’entraînement ou est-ce lié à notre physionomie?

Plus complexe encore : l’oreille absolue. En musique, on distingue deux degrés de reconnaissance des notes. La capacité la plus répandue est le fait de reconnaître une note après avoir entendu une note de référence, en général le “la”. Puisqu’on évalue la hauteur de la note par rapport à une autre note, on appelle cela l’oreille relative. L’oreille absolue par contre est la capacité à reconnaître la hauteur d’une note sans avoir entendu aucune note de référence au préalable. C’est un talent envié par beaucoup de musiciens, car il permet de très facilement reproduire à l’oreille des morceaux après les avoir écoutés.

Le plus étonnant, c’est que cette oreille absolue semble se manifester sans aucun entraînement. Il se trouve que certains enfants en sont dotés alors même qu’ils n’ont aucune éducation musicale. On en vient donc à se demander si un déclic leur a permis de s’éveiller à ce sens, ou si tout simplement cela est dû à une particularité de leur oreille et de la partie du cerveau qui interprète les sons détectés par l’oreille. Nous avons donc d’un côté les partisans de l’inné, et de l’autre les partisans de l’acquis, qui vont jusqu’à nous proposer des méthodes pour acquérir ce fameux talent, dont le plus connu est le cours de David-Lucas Burge. Cette méthode a ses partisans et ses détracteurs. Mais à l’heure actuelle, on ne saurait pas les départager. En effet : comment prouver que quelqu’un qui a acquis l’oreille absolue avec ce cours n’avait pas certaines prédispositions physiques qui lui auraient permis de toute façon d’avoir l’oreille absolue un jour ou l’autre? Peut-être qu’on en saura plus sur ce mécanisme dans le futur. Mais aujourd’hui le flou persiste.

Ce qu’on peut en conclure, c’est que tout n’est pas blanc ou noir. On ne peut pas gagner à tous les coups simplement par entêtement, même avec le plus grand des discernements.  Se lancer sur une voie peut ressembler à un coup de poker : on fonce dans une discipline et on verra bien ce que ça donnera. Après selon la personne et ses motivations, on persistera jusqu’à la victoire ou jusqu’à la mort, ou au contraire on se découragera plus ou moins vite et on passera à autre chose. Je dirais donc qu’il n’y a pas de solution miracle. Nous devons simplement trouver l’équilibre entre entêtement et réalisme qui nous convient.

Et l’authenticité dans tout ça?

Une des excuses les plus courantes pour ne pas changer est certainement de se dire : “je veux rester moi-même, je ne veux pas devenir quelqu’un d’autre”. Eh bien je crois qu’il pourrait bien s’agir d’un autre équilibre à trouver. Certaines personnes mal dans leur peau se sentiront mieux après une métamorphose spectaculaire, comme cet homme tigre, d’autres par contre se contenteront de raffiner leur potentiel de départ.

Une belle métaphore pour illustrer cela est celle de la sculpture qu’on dégage du rocher. La sculpture est déjà en nous dès le départ, mais nous devons travailler pour qu’elle apparaisse au grand jour. Récemment, je suis tombé sur le site MissMab où l’auteur, Amber Williams, a commencé un jour à créer des petites BDs. Au commencement, en 1999 les dessins étaient grossiers, un peu maladroits, ça donnait ceci : volume 001. Dix ans après, ils se sont largement affinés, comme on peut le voir dans les derniers volumes : volume 1000. Pourtant l’histoire est restée dans l’esprit initial : les personnages principaux sont toujours là, avec la même personnalité. L’auteur n’a fait qu’améliorer sa technique de dessin et ajouter de nouveaux personnages en gardant l’identité initiale de la BD.

Cette identité continue est un principe important lorsqu’on veut bénéficier de la reconnaissance des autres. Voyez les groupes musicaux : ils savent pertinemment que s’ils changent trop de style, ils vont décevoir leurs fans. Par exemple si Johnny Halliday se mettait au reggae, ce serait certainement un changement trop violent pour ses fans, qui ne le reconnaîtraient plus. A moins bien sûr qu’il ne se paye le luxe d’assumer cette déception et de bouleverser son identité musicale, quitte à perdre une grande partie de ses fans.

De fait, rompre totalement avec l’image que les autres ont de nous est un challenge risqué et pénible. Car si l’on met trop d’efforts dans un changement que les autres perçoivent comme vain, on risque d’être marginalisé. Cette période fragile où l’on croit en son pouvoir de changement sans l’avoir réalisé sera pénible. Ce sera comme si l’on était une personne incomplète. Comme un plat cuisiné dont l’étiquette porte le nom d’un plat alléchant, mais qui se révèle au goût d’une fadeur extrême.

Si l’on échoue, on sera constamment plombé par ce regard acide des autres. Si l’on réussi, les gens reconnaîtront notre mérite et notre nouvelle identité, mais seulement après s’être assuré que le succès est bien au rendez-vous. Et bien sûr ils diront après-coup qu’ils ont toujours cru qu’on allait y arriver :) .

A vous donc de décider si vous êtes capables de prendre le risque d’assumer un changement radical qui pourrait compromettre votre identité actuelle mais qui correspond mieux à ce que vous voulez être, ou si vous préférez plutôt évoluer par petites touches successives jusqu’à ce que votre sculpture soit complètement dégagée du roc.

Conclusion

Cet article nous a permis de toucher du doigt plusieurs concepts. D’abord, l’histoire de Démosthène nous apprends que même des changements extrêmes sont possibles si l’on veut bien s’en donner la peine. Et l’on sait que cette peine alimente notre bonheur, puisqu’elle permet d’apprécier le chemin parcouru, et le prix des exploits que nous avons achevés.

Ensuite on a vu que non seulement certains changements ne sont pas possibles, mais en plus nous sommes parfois dans le flou concernant leur faisabilité. En bref on ignore si on a la capacité d’y arriver. Dans ce cas, selon le tempérament, on peut tenter un coup de poker, ou bien se rabattre sur des choses plus sensées. Souvent ce sera un compromis : on choisi un boulot qui correspond à nos capacités pour gagner de l’argent, et on essaye par ailleurs de rejoindre un autre type de travail, qui correspond vraiment à ce qu’on aimerait faire.

Enfin, on a vu qu’on peut aborder le changement de deux manière. La première est de bouleverser notre identité par un changement radical, ce qui est risqué car les gens pourraient ne pas accepter cette nouvelle identité, surtout si ce changement est “raté” et que l’on n’arrive pas à retrouver une certaine intégrité. La seconde est plutôt de raffiner notre potentiel en gardant notre identité initiale, par petites touches successives. Sachant que l’inconvénient dans ce dernier cas est de ne jamais sortir de notre zone de confort, et donc d’évoluer très lentement.

J’espère que vous avez apprécié cette réflexion. Si vous voulez en lire un peu plus sur Démosthène, voici le lien dont j’ai tiré quelques extraits : Démosthène, de l’enfant bègue à l’orateur en puissance. Je vous laisse à présent le soin de réagir à cet article dans les commentaires…

8 commentaires sur l'article “Les limites du changement

  1. kilik

    si tu joue au poker je te conseil du no limit
    mise tout sur la river ! le changement viendra d’en bas !

  2. Yoann Romano

    Wow… j’imagine le temps pris pour écrire cet article !

    Je ne crois pas que bénéficier de technologies avancées (pilules anti-obesité etc) fassent de nous des « des enfants trop gâtés ». A mon avis nous pourrions simplement orienté notre temps et notre volonté sur de plus grands défis.

    PS: il m’arrive de faire des fautes d’inattention. Il y en a une dans ta conclusion, c’est « correspond » et non « corresponds ».

    Yoann

  3. Alexandre Auteur de l'article

    @Cedric : merci pour le compliment

    @Kilik : houla ça fait longtemps que je n’ai pas (essayé de) jouer au poker. Mais je crois deviner que tu aimes prendre des risques lol

    @Yoann : oui j’ai longtemps réfléchi au sujet, et ça m’a pris du temps pour organiser tout cela en une suite logique. J’ai pris le sujet à coeur puisque c’est au coeur du concept de développement personnel.

    Effectivement si on a des solutions avancées, on peut toujours se concentrer sur des problèmes encore plus complexes. Je m’étais contenté de me projeter dans un monde où toute solution est à portée de la main, ce qui n’est pas très vraissemblable je te l’accorde!

    Et merci pour la correction sur « correspond »!

  4. Pingback: Est-il possible de vraiment changer ? L’article récapitulatif à déguster comme un bon vin. « Vivre simplement en pleine conscience

  5. Jean-Philippe

    Merci beaucoup Alexandre pour cet excellent travail. Pour étayer tes arguments, j’apprécie beaucoup que tu prennes des exemples venant d’horizons complètement différents. 😉

  6. Alexandre

    @Jean-Philippe : Merci pour le compliment.
    Oui effectivement je pense que les exemples sont très utiles pour rendre un texte un peu théorique plus imagé. Les lecteurs voient beaucoup plus facilement ce qu’on veut dire, et c’est sûrement moins barbant lol!

  7. ChrisToonet

    Monsieur Démosthène est invité à se re-présenter au Parlement de la Grèce ! Son premier plaidoyer n’est pas tombé à l’eau ! Comme quoi le monde lui-même a aussi ses limites au changement !!

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